5.5.05

Ould Lahram…

Ould Lahram…

Par: Jihane Faiz (jihane007@yahoo.fr)

Dans la plus ancienne association musulmane de bienfaisance crée en 1927 à Aïn Chok, SM le Roi Mohammed VI a découvert que les pensionnaires, des enfants et des adolescents, vivaient dans une précarité indescriptible. La seule raison: la mauvaise gestion.

Arrivé sur place, à la "Maison des Enfants", en compagnie du ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, Abderrahim Harouchi, SM le Roi a effectué une tournée dans les différents pavillons de l'orphelinat.

Cet incident est révélateur de l’ampleur du désastre : 500 000 enfants dans les rues du royaume, ce n’est pas rien!
Il faut être aveugle pour ne pas constater l’étendue du drame, le nombre ne fait que croître et les associations sont dépassées par le flux interminable des enfants abandonnés pour des raisons ou sans raisons.

Il est scientifiquement, religieusement et humainement prouvé que pour grandir, un enfant a besoin de vivre au sein d'une famille. Cela paraît banal et ordinaire, mais c’est loin d’être le cas dans notre pays. Quand il s’agit d’adoption, si adoption il y a, on retombe très facilement dans le cercle infernal de l’administration marocaine, fidèle à sa réputation, aujourd’hui internationale : lenteur, corruption, papiers, papiers, toujours des papiers.

Laissez-moi vous raconter une histoire……… Un seul mot : ‘Ould Lahram’ je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser ! Dès que j’ai su pour mes origines adoptives, je n’ai pas pu penser à autre chose que le fait que je suis un bâtard, un indigne, un pêché ! Je vous avoue que pire châtiment relèverait de l’impossible. J’en voulais au monde pour ça, j’y croyais par moment et parfois je me dis que j’ai dû rêver. Maman et papa, il ne peut pas y en avoir deux, toute ma vie je n’ai connu que ceux-là !
Mes tantes, mes oncles, mes cousins mes grands-parents, tous faux. J’ai eu l’impression de faire partei d’une gigantesque mascarade américaine tout droit venue de Hollywood sauf que j’étais le seul à ne pas faire semblant. C’est comme ces cameras cachées dans lesquelles on vous piège devant tous, ça fait peut-être rire les autres mais ce jour-là je n’avais pas le cœur à plaisanter ! Je voulais savoir comment et pourquoi ? Je me suis tourné alors vers ma mère, la seule mère que je connais.

Cette histoire est le cas de plusieurs, l’adoption au Maroc n’est peut-être pas un sujet tabou mais il n’en est pas moins un sujet de controverse. Combien sont les familles qui souhaitent adopter un enfant et combien sont les enfants qui souhaitent avoir une famille ? Est-ce là la vraie question ? N’est il pas plus approprié de se poser des questions quand à la procédure d’adoption, ou encore la législation qui gouverne cette procédure, ou encore le rôle des association dans la chaîne ? Car il faut préciser qu’il s’agit bien d’une chaîne, une bien longue et périlleuse chaîne qui décourage les plus tenaces des parents. Sous la tonne de paperasserie, des va-et-vient se fanne l’espoir et le désir des parents souhaitant adopter un enfant. Et ce n’est pas les enfants qui manquent !

Nos citoyens les plus honnêtes, qui veulent éviter tout cela, choisissent de faire les choses incognito c’est-à-dire déjouer l’administration elle-même ! C’est alors que les idées fusent.

Et l’histoire est comme suit : Il était une fois dans les montagnes verdâtres de l’Atlas, une belle et jeune fille qui vient à connaître l’amour dans les bras de son prince charmant. Il lui jure alors amour et fidélité et lui promet de l’épouser dès qu’il reviendra de son eldorado espagnol. Un jour, elle se rend compte que non seulement il lui a offert son cœur mais aussi un bébé. Prise de panique à l’idée que sa famille et le village le sache elle part à la rencontre d’une femme connue pour l’aide qu’elle prodigue à toutes ces filles qui ont commis l’irréparable. La femme lui offrie son aide et se propose de l’héberger jusqu’à l’accouchement. Mais cela n’est pas sans prix. Au terme de ces quelques mois, le jeune fille devra renoncer à son bébé qui sera adopté pas une famille. La jeune fille, voyant en cette solution sa délivrance, accepte.
Les conditions sont claires et sans retour.

Combien de femmes préfèrent s’isoler quelques mois dans un lieu dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est inaccessible, pour ensuite revenir avec un enfant.

Mais comment ? Allez-vous me dire et bien conservez votre énergie et n’allez pas très loin ! Je vous donne la méthode :
Vous connaissez quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît dans une femme qui comme l’histoire le raconte, héberge des jeunes filles qui ne peuvent garder leur enfant. A l’annonce d’une naissance, fille ou garçon selon votre désir, elle vous met au courant quelque temps à l’avance pour que vous puissiez vous rendre sur place et mener à terme VOTRE grossesse. Ensuite vous n’avez qu’à accoucher dans un hôpital penché sur une montagne et vous voilà maman, c’est magique ! Bien sûr il faudra payer. Je ne vais pas vous faire les comptes, mais je peux vous dire qu’il faudra additionner les frais de l’accouchement au salaire de la femme qui héberge avec sans nul doute un pourcentage pour le ou la responsable qui vous délivre les papiers à l’hôpital confirmant que l’enfant est bien le vôtre.

L’adoption est pour beaucoup de parents un mal nécessaire, pour tous ceux qui désirent un enfant, et ceux qui trahis par leurs moyens financiers se voit confrontés à cette seule et unique issue qu’est l’adoption. Mais à cette idée, nombreux sont ceux qui abandonnent et cette fois ils sont trahis par leur manque de souffle. Car il faut bien préciser qui si vous voulez faire les chose suivant les « normes », vous devrez avoir le souffle bien long !

Pour répondre à cet appel nombre d’associations ont vu le jour, généralement présidés par des parents ou proche parents, des gens qui ont survécu aux péripéties de l’adoption.

Au Maroc comme dans la plupart de pays musulmans, l’adoption dans sa définition religieuse signifie la kafala ou recueil légal est l'engagement de prendre bénévolement en charge l'entretien, l'éducation et la protection d'un enfant mineur, au même titre que le ferait un père pour son fils. La kafala est établie par un acte authentique.

Le recueil légal est accordé par-devant le juge - kafala judiciaire - ou le notaire - kafala notariée - et requiert le consentement de l'enfant quand celui-ci a un père et une mère.

Le titulaire du droit de recueil légal (kafil) doit être musulman, sensé, intègre, à même d'entretenir l'enfant recueilli (makfoul) et capable de le protéger.

L'enfant recueilli peut être de filiation connue ou inconnue. Ce système juridique autorise le tanzil, gratification testamentaire qui permet à l'enfant de percevoir une certaine part d'héritage. Ceci dit, le problème reste le même : l’adoption au Maroc et un long et périlleux processus dans lequel très peu de gens osent s’aventurer. Mais où se trouve le vrai problème ? Est-ce le processus en lui-même ou une défaillance de notre sens du devoir et d’aide à notre prochain ? Il est certes agréable de parler de solidarité et de travail associatif mais la réalité est bien là : des centaines voire des milliers de jeunes enfants ont pour seul parent et refuge la rue et ses écueils. Pourquoi adopter signifie littéralement un bébé à la naissance ? On peut très bien comprendre les attentes et les désirs des parents qui veulent expérimenter les biberons, les couches et les nuits sans sommeil !

On aimerait bien croire que ce choix émane d’une certaine peur. Une peur que l’enfant ne s’adapte pas, qu’il se sente mal aimé, ou bien encore qu’il commette des folies propres à sa vie antérieure dans la rue. Il y aussi cette vilaine habitude très ancrée dans les mentalités : « Oul Lahram ». Du moment que tu es dans la rue, les Marocains ne cherchent plus à comprendre, c’est immédiat, tu es un pêché, un indigne et une disgrâce.

Selon l’avis du spécialiste, Dr Cherie Mobasheri psychologue et consultante, dans notre perception de la relation parents-enfants, les Marocains laisse très peu de place à une éventuelle identité individuelle. Les enfants ainsi que leurs parents évoluent dans la même sphère où la quête de soi se fait à travers les yeux et la perception des parents. A chaque pas et à chaque décision, toute une famille doit être prise en considération. On grandit dans une atmosphère défavorable à l’épanouissement et l’expression de soi. Les parents souvent oublient que c’est au sein de la structure familiale que naît l’identité et l’apprentissage de la vie. Les parents très souvent aussi, par maladresse ou par ignorance, pensent posséder leurs enfants au même titre que leurs biens. C’est peut-être pour cette raison que certains parents cachent la vérité à leurs enfants adoptifs. C’est cette notion de la relation qui semble nous échapper. Comme dans n’importe quel rapport, il y a deux parties qui nourrissent cette relation. Dans une relation parents-enfants, c’est la contribution des parents et des enfants qui alimente le tout, et c’est bien à travers la communication qu’est régi la vie de famille.

Si votre enfant commence à poser des questions c’est qu’il est en mesure de connaître les réponses. Ne pas lui avouer le vérité serai une grave trahison à sa confiance et son amour.

C’est fou ce qu’on peut être dupe !

Honnêtement, toutes les idées m’ont traversé l’esprit, de la fugue jusqu’au suicide. Comme si au moment d’agoniser, je voyais défiler ma vie. Dans tous ces visages, ces phrases, ces regards, je cherchais la faille, du signe avant-coureur qui pourraient m’aider à comprendre. 17 ans de parfaite mise en scène, rien, aucun signe, aucune faute.

C’était comme si on vient à vous un jour pour vous dire qu’il ne vous reste que quelque temps à vivre. Vous paniquez, et puis vous pensez à tous les moments vécus et à tout ce que vous n’avez pas encore fait. Dans mon cas, c’était 17 années de ma vie qui prenaient, soudain, fin.

Je n’ai pu m’empêcher de repenser au fait que je ne suis rien qu’un bâtard, conçu dans ‘lahram’ ‘ould lahram’. Je ne suis rien, j’avais honte j’aurais souhaité que la terre s’ouvre et m’engloutisse.

Pour les enfants, c’est bien souvent de la bouche des parents que sort la vérité !

La peur qu’ont certains parents face aux origines de leurs enfants est tout à fait compréhensible. Beaucoup appréhendent la réaction de leur enfant face à cette vérité.

Et si l’enfant le prend mal, et réagit violemment?

Outre cette peur, il y aussi notre chère et adorable société qui ne se prive jamais de juger. Pourquoi il nous est difficile de faire la part de chose ? Pourquoi un enfant doit-il payer pour l’inconscience de ses parents? Là aussi on retrouve cette notion de la famille où les personnes ne sont que des marionnettes, où la recherche d’une identité propre est un péché.

C’est peut-être à cause de cette conception et dans ce même esprit que l’adoption au Maroc ne se fait que par « nécessité ». Quand on adopte un enfant, on fait de notre mieux pour cacher cette vérité à tous y compris à l’enfant, pour que cette vérité n’en soit plus une. Combien sont ceux qui cherchent très longtemps avant de trouver l’enfant qui leur correspond ? On examine alors les yeux, la bouche, les mains et les orteils pour que tout s’accorde à la réalité créée de toutes pièces pas les parents.

Et quand la transparence et là, d’autres problèmes surgissent !

C’est curieux de voir que dans notre quête de la modernité et de la démocratie nous avons du mal à nous débarrasser de nos vieux fantômes. Il faut dire que dans le registre du paradoxe, nous sommes imbattables.