5.5.05

Entre la vie et la mort

Auteur: Zineb Kadmiri

C’était un samedi après-midi, et nous étions tous réunis chez mon grand oncle, à Fès, dans sa nouvelle résidence de la Route d’Immouzzer. Enfants, petits-enfants, neveux, nièces, cousins, cousines, tantes et oncles, nous étions tous présents. En effet, les week-ends sont les seuls moments de la semaine où toute la famille se retrouvent autour de mon oncle, âgé de quatre vingt années, et alité depuis maintenant huit long mois. Il est atteint de cette maladie dont les médecins n’ont pas encore trouvé le nom. Ils la décrivent souvent comme la maladie de la vieillesse. Malgré son taux de cholestérol assez élevé, il nous était très difficile de comprendre les raisons de son alitement. Huit long mois sans parole, sans geste et sans mouvement, mon oncle était bon pour l’euthanasie vu qu’il ne servait plus à grand chose. Un beau jour, alors que sa femme, sa fille et son neveu étaient auprès de lui, il leva sa main, retira son masque à oxygène qui l’aidait à respirer de temps à autre, et commença à réciter des versets du Koran et à prier pour ses proches. Qui aurait pu penser un jour le voir reparler, le voir revivre ?

L’Euthanasie, un sujet qui en fascine plus d’un, un sujet de controverse et de débat… Un sujet présent partout dans le monde et à propos duquel il est difficile d’avoir un avis clair et concis. Au Etats Unis et en Europe, cette question sur l’euthanasie se pose quotidien-nement. Interdite par certain pays et autorisés par d’autres, bon nombre de médecins ont vu leurs carrières brisées et leurs vies partir en fumée à cause de leurs choix et de leurs convictions. Ces choix même qui les ont décidé de mettre fin aux souffrances de leurs patients et qu’ils ont payés très cher. Mais mis à part ces médecins, il y’a aussi les familles qui prennent la grave et ultime décision d’aider à mourir leurs proches atteints de maladie grave et sans espoir de rémission. L’exemple le plus marquant est celui de ce jeune homme en France, victime d’un accident de la route. Celui ci, après avoir perdu toutes ses aptitudes physiques, tout en ayant gardé ses capacités intellectuelles, s’est vu refusé le droit, par le président Jacques Chirac, de se faire euthanasier. Sa mère l’a donc aider à mettre fin à ses jours et a été mise en prison en conséquence de cet acte de courage et de renoncement. Un autre exemple, plus récent, est celui de cette jeune femme au Etats Unis qui n’a pu être ‘débranché’ sur ordre du président George W. Bush lui même. Ceci pour ces contrées lointaines et si proches de nous en même temps. Qu’en est il alors de l’Afrique ? Et plus spécialement du Maroc ?

Au Maroc, ce sujet est pratiquement tabou. Mis à part une certaine élite intellectuelle, il ne fait pas de vagues. On en entend rarement parlé et c’est le moins que l’on puisse dire. Dr. Bennouna, un cardiologue de Fès a fait part de son avis lorsque la question lui fut posée : « C’est vrai que parfois l’euthanasie peut rendre service à des patients dans des situations précaires, mais a t-on le droit de la faire ? Peut-on aider le patient à prendre une telle décision ? Est-ce que son état mental lui permet de prendre une décision aussi cruciale ? L’euthanasie est en quelques sortes la délivrance de cette souffrance. Etant musulmans, nous croyons profondément à l’idée que Dieu est celui qui donne l’âme, et que c’est a lui de la retirer. Nos avons cette foi qui nous empêche de pratiquer l’euthanasie. En effet, il est de notoriété ‘publique’ que l’euthanasie est interdite par la loi islamique et que le Koran condamne toute atteinte extérieure à la vie d’un être humain. Trêve d’hypocrisie ! C’est vrai, l’euthanasie est défendue et ce dans toutes les religions. Cependant, pour ce qui est de l’Islam, l’alcool, les relations pré maritales, l’adultère et même le commérage sont tout aussi proscrits. Alors, pourquoi l’euthanasie, qui peut permettre à un Homme de cesser de souffrir et à une famille de cesser de vivre dans l’angoisse, est plus spécialement et strictement défendue. Encore une contradiction de la société Marocaine, allez vous me dire. Certainement ! Et plus encore… »

En effet, je pense que l’euthanasie est certainement pratiqué mais de façon inconsciente et à la limite anarchique. Prenons l’exemple d’un vieux monsieur arrivé au stade final de sa maladie. Sa famille peut dans ce cas cesser de lui administrer ses médicaments ou juger inutile de l’emmener consulter un médecin. Il va mourir, c’est la volonté de Dieu ; autant lui faciliter la tâche. Certains diront peut-être qu’il ne s’agit pas là d’euthanasie. Je pense réellement le contraire. Si ce n’est pas euthanasier un être humain que ne pas lui donner de traitement ou lui refuser une consultation, alors la définition de l’euthanasie se doit d’être revue.

Tout ceci pour dire que l’euthanasie, à mon sens, n’est qu’un mot inventé par certains pour permettre d’identifier une pratique qui date de la nuit des temps. Bon nombre d’Homme, à travers l’Histoire et le quotidien, se sont vu confronté à cette situation. Et bon nombre d’Homme, justement, ont choisi cette solution finale pour des raisons qui leurs appartiennent à eux seuls… bien avant les machines qui permette aujourd’hui de garder un Homme en vie, même dans le coma… bien avant toutes ces découvertes médicales qui ont révolutionné le monde mais mis à jour certaines questions qui ne se posait pas dans le passé… bien avant que l’Homme devienne ce qu’il est aujourd’hui, avec cette conscience aigue de ce que sont ses droits et ses valeurs…

Des centaines de personnes sont sur leurs lits de mort et attendent que Dieu se décide à venir les chercher. Mais les miracles existent bel et bien. La preuve en est l’exemple cité au début. Ces malades ne sont pas comme les autres, ils ont perdu ce qui fait principalement d’eux des êtres humains : leur passé, leurs souvenirs, leurs sensations et l’essence même de leur quotidien. Comment les aider ? En gardant espoir. Comment les guider ? A travers ce même espoir ? Et comment les guérir ? Difficile à dire mais ne jamais perdre espoir ne doit pas être seulement une nécessité mais avant tout une devise. Envers et contre tout, envers et contre tous surtout.

Zineb Kadmiri
67, Rue Panama, Route D’Immouzzer,
Fès, Maroc
Tel : 061 19 51 55